Réciprocité

Traduction d’un extrait de Dreams, de Derrick Jensen où il interviewe le chamane maya Martín Prechtel.

Il y a de ça quelques années, j’ai eu l’occasion de questionner le chamane Maya Martín Prechtel sur la manière dont il percevait les offrandes aux autres côtés, comme ceux décrits plus haut. J’ai commencé par lui demander ce qu’était un chamane.

Il me répondit : « On prend parfois les chamanes pour des guérisseurs ou des médecins, mais en fait ce sont des personnes qui s’occupent des déchirures et des trous que nous faisons dans la trame de la vie, des dégâts que nous causons tous pour survivre. Dans un sens, chacun et chacune d’entre nous – y compris les êtres les plus gentils, les plus spirituels et les plus coupés de la technologie – ne cesse d’abîmer le monde. La question est, comment répondre à cette destruction ? Si l’on répond comme nous le faisons dans la culture moderne, en restant aveugle à la dette spirituelle que nous créons rien qu’en menant notre vie, cette dette reviendra se réclamer à nous, et violemment. Mais il existe d’autres manières d’y répondre. L’une d’elles est de rembourser cette dette en offrant des cadeaux de beauté et de louange au sacré, au monde invisible qui nous donne la vie. Les chamanes s’occupent des problèmes qui surgissent quand nous oublions la relation qui existe entre nous et l’autre monde qui nous nourrit ou quand, pour une raison quelconque, nous ne nourrissons pas ce monde en retour. »

Au lieu de parler des « autres mondes », je préfère parler des « autres côtés ».

Il continua. « Tout ceci peut paraître étrange aux oreilles des peuples modernes industriels, mais pendant la plus grande partie de l’histoire humaines les chamanes faisaient partie de la vie courante. Ils sont présents partout dans le monde. Les Occidentaux aujourd’hui trouvent cela étrange parce qu’ils ont systématiquement dévalorisé l’autre monde et ne s’en occupent plus dans leur vie quotidienne.

Nous avons abordé d’autres sujets, et plus tard il me dit, « Dans la vision du monde maya, nous naissons tous avec une dette spirituelle envers l’autre monde qui vient du fait que celui-ci nous a créé, a chanté pour nous donner vie.»

Je lui ai demandé comment on pouvait rembourser cette dette.

Il répondit : « Il faut offrir un cadeau à ce qui te fait cadeau de la vie. C’est véritablement un paiement en nature. C’est l’économie spirituelle d’un village. Comme le disait mon ancien professeur: “Tu chantes assis sur un petit rocher au milieu d’un étang, et ton chant crée une ride qui se déploie vers le rivage où vivent les esprits. Quand elle atteint le rivage, elle envoie un écho vers toi en retour. Cet écho est de la nourriture spirituelle.” Quand tu envoies un cadeau, tu l’envoies dans toutes les directions en même temps. Et ensuite il te revient de toutes les directions. »

Je répondis: « Cela doit finir par former un motif complexe, parce qu’en même temps que chacun et chacune envoie son chant, les voisins envoient le leur, et toutes ces rides interfèrent. »

« C’est une toile enchevêtrée si immense que l’esprit est parfaitement incapable de l’appréhender. Personne ne sait ce qui est connecté à quoi. »

Je demandais quel lien cela avait avec la technologie.

Il répondit: « Les inventions technologiques prennent à la terre mais ne laissent rien en échange. Prends par exemple les voitures. Elles ont été, dans un certain sens, rêvées sur un certain laps de temps, par plusieurs personnes qui ont successivement enrichi les rêves de celles qui les précédaient – ou si tu veux, qui ont enrichi leurs essais et leurs recherches. Mais tout le long, très peu, voire même rien du tout, n’a été rendu à la divinité invisible et affamée qui a donné à ces personnes la capacité d’inventer ces voitures. Dans une culture en bonne santé, les chamanes interviendraient, parce que chaque intervention crée une dette spirituelle qui soit doit être payée rituellement, soit est exigée sous forme de guerre, de deuil ou de dépression.

Par exemple un couteau est, pour les membres d’une société moderne industrielle, un outil très simple, presque primitif. Mais pour les Mayas, la dette spirituelle qui doit être payée pour la création d’un tel outil est immense. Tout d’abord, la personne qui va faire le couteau doit faire un feu assez fort pour produire des braises. Pour rembourser cela, il doit faire un cadeau sacrificiel au combustible, au feu. »

« Comme quoi ? »

« Idéalement, le cadeau doit être un objet fabriqué manuellement, ce qui est quelque chose que les humains savent faire et dont les esprits sont dépourvus. »

Cela m’a rappelé l’une des raisons pour lesquelles ma muse m’a choisi : j’ai des doigts et des pouces et je peux écrire.

Il poursuivit : « Une fois que le feu est assez chaud, celui qui fabrique le couteau doit extraire le fer de la roche. Ce qui reste de roche, ce que l’on jette dans la culture occidentale, est la partie la plus sacrée des rituels chamaniques. Ce qui reste représente la dette, le vide creusé dans l’univers par l’ingéniosité humaine, et il doit donc être rempli de nouveau par l’ingéniosité humaine.

Un cadeau rituel d’un montant égal à ce qui a été ôté de l’autre monde doit être donné en retour pour compenser la blessure causée au divin. L’ingéniosité humaine est merveilleuse, tant qu’elle est utilisée pour nourrir les déités qui à la base nous ont donné la capacité de réaliser de telles prouesses incroyables.

Par conséquent, simplement pour obtenir le fer, le chamane doit payer pour le minerai, le feu, le vent et ainsi de suite – non pas en dollars et en cents, mais en activités rituelles équivalentes à ce qui a été donné. Ensuite ce fer doit être transformé en acier, et l’acier doit être forgé en couteau, aiguisé et trempé, et il faut lui mettre un manche. Une déité doit être nourrie à chaque étape de la procédure. Quand le couteau est fini, on le nomme « la dent de la terre ». Il pourra couper le bois, la viande et les plantes. Mais si les sacrifices indispensables ont été laissés de côté au nom du rationalisme, du pragmatisme et de la supériorité humaine, à la place il coupera des humains.

Tous ces cadeaux rituels rendent ce couteau très ‘onéreux’ et rendent le processus long et complexe. La nécessité des rituels rendent certains choses spirituellement trop onéreuses pour en valoir la peine. C’est pourquoi les Mayas n’ont inventé ni navette spatiale, ni centre commerciaux, ni bulldozers. Ils vivent ainsi, non parce que c’est un mode de vie plus romantique – ce n’est pas le cas; c’est très difficile – mais parce que ça fonctionne.

La culture occidentale croit que tout la matière est morte, et donc qu’aucune dette n’est contractée envers l’autre monde quand l’ingéniosité humaine en enlève quelque chose. Par conséquent, on se retrouve avec des centres commerciaux et des navettes spatiales et autres exemples de technologie ‘avancée’ pendant que les esprits qui nous donnent la capacité de faire ces choses sont affamés, deviennent tous maigres et décharnés. L’univers est affamé et endeuillé parce qu’il n’a pas reçu ce dont il a besoin sous la forme de nourriture rituelle et de cadeaux matériels. On pense qu’on s’en tire à bon compte quand on vole l’autre côté, mais tout cela aboutit à la violence.

L’Oracle de Delphes avait vu cela il y a très longtemps et a dit, “Malheur à l’homme d’avoir inventé l’acier” »

Je lui demandais pourquoi ce vol menait à la violence.

Il me répondit, « Bien qu’il soit capable de nourrir toute création, l’esprit n’est pas une force omnipotente comme le Christianisme voudrait nous le faire croire, mais une force naturelle d’une grande subtilité. Quand sa subtilité est profanée par la maladresse de la cupidité et la vanité humaines, alors la nature humaine et la nature divine sont toutes deux violées et deviennent des choses affamées et dévorantes. Nous devenons de la nourriture pour ce monstre que notre amnésie spirituelle a créé. Le monstre se nourrit des guerres, de la dépression psychologique, de la haine de soi et des mauvaises pratiques marchandes qui exportent la misère ailleurs.

Nous sommes violents les uns envers les autres pour remplacer ce que nous avons volé à la nature car nous avons oublié ce vieil accord que nos ancêtres ont signé il y a si longtemps. À la place nous faisons de cette relation un objet psychologique sous la forme d’une expérience individuelle ou d’une pathologie, au lieu d’une obligation spirituelle. Rendus là, notre approche spirituelle devient une armure rationaliste, une psychologie de protection pour la part de nous qui crée le monstre de l’avidité, à cause de qui nous assassinons le monde et nos semblables. Individuellement, nous devenons déprimés parce que les êtres de l’autre monde se nourrissent de nos émotions. »

« Comment ça ? »

« Quand nous n’entretenons plus de relation avec les esprits, les esprits doivent manger notre âme. Et quand les esprits ont fini de manger notre âme, ils mangent notre corps. Et quand ils ont fini, ils passent à nos proches.

Quand on a une culture qui, pendant des siècles, voire plus, a laissé de côté ces relations, la dépression devient un mode de vie. On essaye de réparer la dépression avec le technologie, mais cela ne fonctionnera jamais. Et massacrer d’autres cultures ou tuer la planète ne fonctionnera pas non plus. Tout cela n’est rien qu’une tentative de ne pas être redevable envers l’autre monde. Si l’on veut réussir en tant qu’être humain, il faut vivre une vie pleine de sens, passionnée et bien remplie, afin que même notre mort soit un sacrifice chargé de sens pour les esprits, qu’elle les nourrisse. La mort de chacun et chacune était un sacrifice chargée de sens jusqu’à ce que les gens se mettent à devenir ‘civilisés’ et à tuer les dieux de tout les autres au nom du monothéisme. En vieillissant, notre vie devient un sacrifice de plus en plus chargé de sens, parce l’on donne de plus en plus de cadeaux à l’autre monde, et les esprits sont davantage nourris par nos paroles et nos prières. »

Je demandais, « Que répondre à quelqu’un qui dit que la notion de rembourser une dette au monde des esprits pour créer un couteau est inefficace ? Pendant que votre groupe passe du temps à faire un couteau, mon groupe va faire trois cents couteaux et vous égorgez tous. »

« Si vous adoptez cette stratégie, alors vous devrez vivre avec les fantômes de ceux que vous avez assassinés – ce qui veut dire que vous allez fabriquer de plus en plus de couteaux et devenir de plus en plus déprimés, tout en vous qualifiant de civilisation ‘avancée’ pour rationaliser votre malheur. »

Laisser un commentaire