Nos a priori inconscients

Etant donné le contexte actuel, il m’a paru intéressant de traduire une partie de cet article qui cite un long extrait d’un livre écrit par Shankar Vedantam et dont la phrase suivante explicite bien la posture bienveillante et éclairée de l’auteur: « Les gens extraordinaires ne le sont pas car ils sont invulnérables aux a priori inconscients. Ils sont extraordinaires car ils choisissent de faire quelque chose à leur sujet.»

La partie que j’ai choisie parle du genre et donne un éclairage intéressant sur la raison pour laquelle le sexisme a du mal à disparaître, car la plupart des gens ne le voient tout simplement pas. Je le conseille aux hommes comme aux femmes. L’article entier vaut également le coup d’oeil si l’anglais ne vous rebute pas car il raconte notamment comment deux chercheurs ayant changé de sexe se sont trouvés confrontés au sexisme à leur immense surprise, dans un sens comme dans l’autre.

Notre cerveau caché: comment les courants sous-marins expliquent nos a priori sociaux inconscients de Mara Popova, sur le site Brainpickings.org (les notes de l’auteur de l’article sont en italique, les extraits du livre entre guillemets)

« J’ai un rapport à l’eau compliqué. Je n’ai appris à nager que rendu à l’âge adulte. Jusque dans ma vingtaine, j’ai porté la peur irrationnelle de l’eau qui saisit ceux qui n’ont pas appris à nager enfant. Une part non négligeable du plaisir que je prends à être dans l’eau repose sur la démonstration, toujours renouvelée, que j’ai conquis ma terreur mortelle. Je nage correctement mais je suis conscient que ma peur n’a pas complètement disparu. Quand j’ai un souci dans l’eau, je panique facilement.

Après quelques trempettes, je décidais de tenter une dernière excursion – cette fois le long du bord de la baie. Je me sentais heureux, merveilleusement bien et en pleine forme; l’eau était calme. Je soupçonnais que le meilleur spot de snorkeling se trouvait autour des rochers, à moins d’une centaine de mètres. Aucun panneau n’indiquait de danger. Avec le déjeuner dans l’estomac, je me sentais capable de nager le long de la baie aller et retour. J’ai songé un instant m’équiper d’un gilet et de palmes, mais je renonçais. Le gilet me ralentirait et les palmes ne me donneraient pas la manœuvrabilité que j’apprécie quand je fais du snorkeling sur un récif peu profond.

Dès l’instant où je suis rentré dans l’eau et me suis dirigé vers le bord de la baie, j’ai su que j’avais pris la bonne décision en évitant le gilet et les palmes. Je me sentais énergique et à l’aise. J’avais déjà pas mal nagé ce jour-là et j’étais surpris de la facilité avec laquelle j’avançais. Le voyage serait un jeu d’enfant; je sentais que je pourrais même dépasser le bord de la baie. Je me dirigeais résolument vers les rochers. Vu depuis le ponton et les transats du rivage, je m’imaginais disparaître de la vue autour des rochers.

L’eau est soudain devenue plus froide en sortant de la baie. C’était agréable. Je sentais une force renouvelée dans mes bras et mes jambes. Chaque coup de pied me propulsait de plus d’un mètre vers l’avant; ma technique s’était décidément améliorée. J’allongeais mes brasses, et ressentis la poussée de l’eau froide contre mon torse. Je sentais que mes gestes étaient gracieux. Sans m’en rendre compte, à force de m’entraîner régulièrement, j’étais devenu un très bon nageur. J’étais fier de moi. »

Quand il décida finalement de faire demi-tour, il se rendit compte du tour glaçant que lui avait joué son cerveau avec l’aide de l’océan:

« Je pivotais et commençais à nager pour revenir. J’étais juste au dessus d’un magnifique morceau de corail. Mais alors que je m’attendais à le voir disparaître au fur et à mesure de mon avancée, le corail restait en place. J’ai battu des jambes plusieurs fois. C’est comme si je faisait du sur place, comme si une colle invisible me clouait au même endroit. Ma peur de l’eau, assoupie depuis longtemps, entrouvrit son oeil terrifiant.

Je réalisais instantanément que la grâce et le talent de l’aller n’était ni de la grâce ni du talent. J’avais été porté par un courant sous-marin. J’allais maintenant devoir me battre pour revenir. Le récif n’était plus du tout esthétique. L’eau avait l’air plus profonde. Personne sur le rivage ne pouvait me voir. Pourquoi n’avait-je donc pas pris de gilet ? Quel imbecile de ne pas avoir mis des palmes. Je donnais des coups de pieds et tirait sur mes bras, encore et encore. Je faisais beaucoup plus d’efforts qu’à l’aller mais j’avançais à peine avec chaque brassée; tous mes efforts ne me faisaient avancer que de quelques centimètres. J’entendis ma respiration se faire plus laborieuse, devenir un gigantesque soufflet retentissant dans le tumulte de la mer…

J’avais vécu la vie sédentaire de beaucoup de travailleurs urbains; mes exploits athlétiques se résumaient à des petits défis le weekend. Qu’est-ce qui m’avait pris de penser que j’étais assez musclé pour nager aussi loin alors que je m’étais déjà beaucoup dépensé ce jour-là ? »

Petit à petit, soutenu par l’image de sa fille de deux ans qui l’attendait sur le rivage, il réussit à développer l’effort surhumain nécessaire pour revenir à terre, s’écroulant quasiment à l’arrivée. Cette expérience, bien plus qu’une confrontation à la réalité de ses aptitudes sportives, lui fournit une métaphore idéale et glaçante sur la manière dont nos a priori culturels fabriquent les privilèges. Vedantam reprend:

« Des a priori inconscients influencent nos vies exactement de la même manière que ce courant qui m’a emmené si loin ce jour-là. Quand nous sommes aidés par le courant… nous n’en sommes absolument pas conscients. Nous n’attribuons pas du tout au courant le fait d’avoir été transporté si rapidement; nous le mettons sur le compte de nos talents, de nos compétences. J’étais certain que c’étaient mes capacités de nageur qui me propulsaient si rapidement ce jour-là. Peu importe de savoir dans mon for intérieur que je n’étais qu’un nageur moyen, peu importe de savoir que j’aurais du mettre un gilet et des palmes. Sur l’aller, la notion d’humilité ne m’a même pas effleuré. C’est seulement au moment de faire demi-tour, quand j’ai du me battre contre le courant, que j’ai réalisé qu’il y avait du courant.

Notre cerveau est très doué pour fournir des explications aux résultats que nous constatons. Ceux qui nagent avec le courant ne lui attribuent pas leur succès, car ils se sentent exactement comme si leur réussites étaient le résultat de leur seul mérite. Ces explications ne sont toujours qu’une partie de la vérité – les gens qui réussissent dans la vie sont souvent doués et pleins de talents. Si notre réussite est basée sur des moyens corrompus, nous savons que nous avons abouti parce que nous avons triché. C’est ce qu’on ressent quand le préjugé a été effectif. Mais quand on réussit à cause de privilèges inconscients, on ne ressent pas qu’il y a eu tricherie. Et il n’y a pas que ceux qui bénéficient du courant qui sont inconscients de son existence. Ceux qui se battent contre le courant toute leur vie parviennent également à des explications erronées sur leurs résultats. Quand ils sont à la traine, ils s’en veulent, ou l’attribuent à leur manque de talent. De la même manière qu’il y a toujours des explications plausibles pour lesquelles certains réussissent, il y a toujours des explications plausibles pour lesquelles d’autres n’y arrivent pas. On peut toujours attribuer son échec à un manque de persévérance, d’anticipation ou de compétence. A la façon d’une énigme zen: si vous ne changez jamais de direction, comment pourriez-vous ressentir si il y a du courant ?

La plupart d’entre nous — hommes et femmes — ne feront pas consciemment l’expérience du courant sous-jacent qu’est le sexisme et qui court dans le monde entier. Ceux qui voguent avec le courant ressentiront toujours qu’ils sont de bons nageurs; ceux qui nagent à contre-courant ne réaliseront peut-être jamais qu’ils sont meilleurs nageurs que ce qu’ils imaginent. Nous pouvons avoir des soupçons, mais nous ne pouvons jamais en être certain, car le plupart des hommes ne vivront jamais l’expérience d’être une femme, et la plupart des femmes ne sauront jamais ce qu’est d’être un homme. Seuls les transgenres qui ont un moment d’illumination quand ils se retrouvent soudainement confrontés à un courant dont ils doutaient jusqu’à présent qu’il existe, ou font soudain l’expérience du soulagement d’être portés par une force plus grande qu’eux. Les hommes et les femmes qui opèrent viscéralement cette transition vivent quelque chose qui est inaccessible au reste d’entre nous. Ils font l’expérience de l’injustice du courant. »

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