Construire un récit de paix

Voici une traduction qui m’a paru urgente quand j’ai commencé à entendre, suite aux tragiques incendies de l’Amazonie, certain·es rempli·es d’agressivité envers Borsolnaro. Je crois que nous devons dépasser quelque chose de profondément culturel si nous voulons vraiment transformer le monde, et c’est au cœur de la pensée de Charles, que je traduis régulièrement ici (et pour ceux qui se posent la question, oui, il est au courant :).

J’ai choisi de faire de l’écriture inclusive, pour essayer, et ça a été un exercice très intéressant. J’espère qu’il ne rebutera pas celles et ceux qui sont nostalgique du ‘vieux’ français (oui, je vous taquine). Non que cette forme soit le nouveau – je ne pense pas que ces formes un peu lourdes, et compliquées à reproduire à l’oral perdurent; elles sont une transition. Les pronoms et les terminaisons d’adjectif vont évoluer pour être à la fois écrites et parlées. Pour les ‘règles’ actuelles, j’ai trouvé cette ressource utile: Petit guide de l’écriture inclusive.
Note : sur un texte aussi long travaillé sur ordinateur, il y a des fautes, que je soulève en général dans les jours qui suivent la publication (pour les ayatollahs de l’orthographe, comme moi, je vous conseille ce TED rafraichissant La faute à l’orthographe), et l’écriture inclusive n’est pas une science exacte donc j’ai parfois suivi mon instinct.

En fait l’exercice a été particulièrement intéressant pour s’attaquer à mes propres préjugés. En effet, les mots qui reviennent souvent sont ‘ennemi’, ‘méchant’ et d’autres intitulés qui sont des professions à majorité masculines. Je devais, parce que c’était mon choix pour ce texte, les mettre aussi au féminin : ennemi·e, méchant·e etc. J’ai trouvé assez sain de traquer ce sexisme latent chez moi.
Sur ce, bonne lecture !

Construire un récit de paix, par Charles Eisenstein

(Transcription de la conférence à CobbPeace 2019)

Le mot ‘récit’ circule beaucoup ces temps-ci, au point qu’il est presque devenu un cliché. Mais les clichés proviennent d’idées. En l’occurrence il s’agit du pouvoir des histoires que nous racontons à propos de nous-mêmes, à propos des uns des autres, et à propos du monde, et qui nous assemblent dans un but commun.

La plupart des choses que nous devons faire aujourd’hui n’ont aucun sens si nous sommes les seuls à les faire. Un récit peut imprimer un ordre sur le monde de telle manière que nous voyions nos choix comme faisant partie d’un agissement plus grand. Il est vrai que le « plus grand agissement » qui se déroule sur Terre aujourd’hui est plus large que tout récit que nous pouvons nous raconter à son sujet. Néanmoins, pour moi, un récit qui me permet de donner un sens à ma vie, d’identifier mes allié·es et de comprendre mon rôle, est indispensable.

La compréhension du pouvoir du récit couvre tout les aspects du spectre politique. Tout le monde veut contrôler le récit, qui est un pouvoir bénéfique ou maléfique. Adolf Hitler l’avait bien compris, et il chevauchait un récit de supériorité raciale et de gloire nationale qui a légitimé ses ambitions et a canalisé des énergies culturelles latentes vers le génocide et la conquête. Aujourd’hui nous voyons également dans notre société des énergies non résolues, comme dans les années 1930 : le mécontentement, l’hostilité envers les élites, la colère devant ce qu’est devenu la société, le deuil de la perte de la communauté. La manière dont celles-ci s’expriment dépend pour une large part de la façon dont on nous raconte le problème et la solution, la cause et les effets.

Si nous voulons servir la paix et le bien-être pour tous, un monde de guérison où la société et tous les êtres de cette planète avancent vers une plus grande complétude, nous avons intérêt à être certain·es que nous racontons le bon récit. Aujourd’hui le récit dominant, que nous en soyons conscient·es ou non, est un récit guerrier, pas seulement sur le plan évident de la politique étrangère américaine, qui désigne des ennemi·es dans le monde et les bombarde, mais également dans notre compréhension fondamentale sur la manière dont le monde fonctionne et dont on résout les problèmes. La pensée guerrière imprègne la psyché collective. Pour construire un récit de paix, nous devons identifier le récit actuel fondateur qui est un récit guerrier. Je commencerai donc par le mettre en évidence et par poser les bases d’un récit de paix. Ensuite je passerai à la description de ses aspects fondamentaux et de son architecture.

Le mythe de la violence rédemptrice.

En préparant cette conférence, j’ai lu un texte classique du théologien chrétien Walter Wink appelé « Le mythe de la violence rédemptrice ». La violence rédemptrice est l’idée que la façon de créer un monde meilleur est de détruire quelque chose, de tuer quelque chose, de tuer le mal, de vaincre les forces du mal et du chaos grâce aux forces du bien et de l’ordre. Wink en retrace l’origine à un mythe de la création babylonien vieux de plus de 3000 ans. Au commencement, le dieu Atsu et la déesse Tiamat étaient seul·es dans l’univers. Comme les deux s’ennuyaient, elle et lui décidèrent d’avoir des enfants, et un paquet. Rapidement elle et lui se mirent à le regretter car les enfants faisaient trop de bruit, et décidèrent, bien sûr, de tuer leurs enfants. Ça tombe sous le sens, non ? Problème réglé. Sauf que les enfants eurent vent de ce projet et décidèrent de tuer leurs parents d’abord. Adsu fut rapidement achevé, mais Tiamat était une autre paire de manches. Aucun·e n’osait la confronter et ce fut le plus jeune, Marduk, qui se porta volontaire. Il dit : je vais détruire Tiamat, notre mère, à condition que vous tous, mes frères et sœurs, fassiez de moi le roi suprême de l’univers (je vous laisse imaginer les parallèles avec les Etats-Unis après la Deuxième Guerre Mondiale). Marduk met au point un plan. Il souffle du gaz empoisonné dans le ventre de Tiamat et la poignarde avec une lance. Elle explose, ses viscères et son sang jaillissent dans toutes les directions, et avec les fragments de son corps il construit le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui.

Ce mythe de la création retrace le meurtre misogyne de la grande mère, qui était assimilée au chaos et au sauvage. Les anciennes civilisations associaient ce qui était bon à l’ordre. Le roi était l’incarnation du bien et faisait la conquête du royaume des bêtes, tuait les lions, abattait les forêts, amenait la civilisation aux barbares, domestiquait la nature sauvage. Ce processus continue aujourd’hui alors que nous démantelons Gaïa pour construire notre civilisation avec ses fragments, pour bâtir le monde avec les restes de la mère assassinée.

Le mythe de la violence rédemptrice se traduit de manière particulièrement frappante dans la science moderne qui dit que l’univers tend vers l’entropie, vers le désordre. C’est seulement en imposant notre dessein sur cet univers chaotique, désordonné et en dégénérescence que nous pouvons maintenir en place un royaume habitable pour l’humain, que nous pouvons faire régner le bien sur le chaos. Si l’on prend pour acquis que la nature n’a en elle-même aucune intelligence inhérente, aucune tendance intrinsèque vers la complexité, vers l’émergence de beauté et d’organisation, et qu’à la place on perçoit qu’il est normal qu’elle dégénère vers le désordre, alors nous sommes de manière inéluctable en permanence en guerre contre la nature, susceptibles à tout moment d’être anéanti·es par des forces naturelles aléatoires. Dans cette perspective, notre bien-être provient de l’exercice de plus en plus de contrôle sur le sauvage, l’arbitraire, le hasard d’une nature qui nous est extérieure. Pendant des siècles, l’ambition du contrôle a définit le progrès.

Voici le modèle de base de la pensée guerrière. Premièrement identifier la cause du problème, la·le coupable, la·le responsable – trouver quelque chose et se battre. Ensuite contrôler, emprisonner, exclure, tuer, humilier ou détruire la·le méchant·e, la·le coupable, la cause et tout ira bien. Et plus nous sommes capables de faire cela, plus la vie humaine s’améliorera. Walter Wink donne l’exemple de Popeye. Chaque épisode du dessin animé suit la même intrigue : Brutus enlève Olive. Popeye essaye de la sauver et est tabassé par Brutus. Puis, juste avant que Brutus viole Olive, Popeye mange une boîte d’épinards et, dans un sursaut de force, retourne la situation et tabasse Brutus à son tour. Voilà l’intrigue de Popeye. Walter Wink souligne que personne n’apprend rien de cette rencontre. Les personnages ne grandissent pas, n’évoluent d’aucune manière, sous-entendant que ceci est l’ordre des choses. La leçon est que la manière de résoudre un problème est de vaincre l’ennemi par la force.

La guerre contre le symptôme

La tendance à trouver un·e ennemi·e à vaincre par la force s’étend au delà de la guerre. Prenons l’agriculture par exemple. Vous avez un problème, comme un rendement qui baisse : vous identifiez la cause – il y a des mauvaises herbes dans le champ. Et la solution est de tuer les mauvaises herbes. Ou bien vous avez mal à la gorge. Quelle est la cause ? Cherchons l’agent pathogène. Ah, le streptocoque. La solution ? Le tuer avec des antibiotiques. Et la criminalité ? Et bien la criminalité est causée par les criminels, n’est-ce pas ? Donc si on enferme les criminels, il n’y aura plus de criminalité. Le terrorisme est causé par les terroristes. Par conséquent tuons les terroristes. Plus de terrorisme. Problème réglé.

Et si vous voulez devenir une meilleure personne ou être plus efficace dans le monde ? Appliquer la même formule veut dire trouver la·le méchant·e à l’intérieur de soi. Peut-être s’agit-il de la procrastination, de la paresse, de vos addictions, de votre égoïsme, de votre ego. Super – maintenant vous avez quelque chose à attaquer, quelque chose à contrôler. Peut-être que vous êtes en surpoids et vous pensez : « Oh, c’est parce que je mange trop. » Les calories deviennent les méchantes, et la solution est de les contrôler. Cette pensée guerrière est ainsi presque universelle.

La guerre contre l’autre est toujours le miroir d’une guerre contre soi. Sous nos jugements se tapit un vague soupçon que je suis peut-être un·e des méchant·es. De fait c’est à peu près ce que la science, l’économie et les plupart des religions nous ont raconté. Par exemple, un enseignement explicite de la biologie est que la motivation principale de tous les êtres vivants est l’égoïsme reproductif. L’égoïsme, nous a-t-on dit, est programmé dans nos gènes. Cela veut dire que pour être autre chose qu’impitoyablement égoïste, vous devez vaincre la nature. C’est une pensée guerrière.

Une alternative à la guerre émerge quand nous envisageons tou·tes les ennemi·es – les mauvaises herbes, les criminel·les, les terroristes, les calories, l’égoïsme, la paresse et ainsi de suite – non comme des causes du mal, mais comme les symptômes d’un problème plus profond. Se focaliser sur les symptômes, faire la guerre aux symptômes, permet aux causes plus profondes de rester invisibles et inchangées. Nous ne demandons jamais : « Pourquoi Brutus veut-il enlever Olive ? » Si nous ne mettons pas à jour ce pourquoi, nous nous battrons éternellement contre Brutus (et si les épinards cessent de fonctionner ? Et si les mauvaises herbes se mettent à développer de la résistance aux herbicides, et la bactérie se met à résister aux antibiotiques et si Brutus se met à manger aussi des épinards et commence une course à l’armement ?).

La pensée guerrière gère ses échecs en poussant les choses encore plus loin. Ne vous contentez pas de tabasser Brutus, tuez-le. Trouvez un herbicide tellement puissant qu’il tue les mauvaises herbes une fois pour toutes. Trouvez la Solution Finale. Vainquez le mal une fois pour toutes dans une guerre épique pour mettre fin à toutes les guerres.

Nous avons déjà essayé. Cela s’est appelé la Grande Guerre. Aujourd’hui nous l’appelons la Première Guerre Mondiale.

Quand nous voyons les causes comme des symptômes, nous pouvons poser des questions comme : Pourquoi des mauvaises herbes poussent-elles dans ce champ ? La pensée guerrière n’est pas d’une grande aide pour ce genre de question. Peut-être n’y a-t-il pas assez de biodiversité dans ce champ, ou bien la terre est-elle en carence d’une manière ou d’une autre et ces herbes viennent en fait la réparer, car la nature est intelligente. Il n’y a rien à combattre.

Pourquoi y a-t-il de la criminalité ? Est-ce parce que les criminel·les sont tout simplement mauvais·es ? Ou bien agissent-elles·ils depuis des circonstances que nous n’allons pas examiner si nous sommes en guerre contre elles/eux ? Quelles sont les circonstances économiques ? Que dire de l’héritage du racisme ? Que dire du traumatisme, du désespoir, ou de la perte de sens ?

Quelque soit le cas, la pensée guerrière est un récit simplificateur et réducteur. Pour faire la guerre, il faut simplement rabaisser l’ennemi·e. Il faut déshumaniser l’ennemi·e. C’est une tactique universelle de guerre que de les rendre – elles ou eux – moins que pleinement humain·es. Si vous voulez tuer ou exploiter quelqu’un·e, la déshumanisation est la méthode clef pour l’autoriser. Au fur et à mesure que la pensée guerrière infiltre notre culture politique, je vois de plus en plus de déshumanisation et de diabolisation de l’autre côté, aussi bien à droite qu’à gauche, aussi bien rouge que bleu, aussi bien démocrate que républicain. Chaque bord construit des récits qui rendent l’autre bord méprisable, malfaisant, sous-humain.

Voici quelques expressions qui sont des agents de la déshumanisation à l’œuvre dans le discours politique et au delà : « Comment ont-ils pu ? » « C’est complètement injustifié ! » « Qu’est-ce qui ne va pas chez elles/eux ? » Une tactique de guerre est d’accuser son adversaire d’une déficience dans leur qualité fondamentale d’être humain. Elles/ils sont stupides, ignorant·es, immorales·ux, cupides, elles/ils se croient tout permis. Puis ce récit devient une arme car nous pouvons l’utiliser pour soulever l’indignation de notre bord, pour susciter la fièvre guerrière afin que nous puissions nous soulever et détruire les méchant·es.

La recette du désespoir

Il y a quelques temps je discutais sur un podcast du fait que nos cœurs savent qu’un monde plus beau est possible, évoquant la guérison écologique, l’agriculture régénérative etc. et la personne qui m’interviewait a lancé : « Et bien Charles, que nous diras-tu de ceci ? Les élites au pouvoir ne changeront jamais. Elles profitent de la situation. Elles en sont heureuses et ne changeront jamais. Donc pour les changer, nous allons devoir faire quelque chose pour les faire tomber. Nous allons devoir nous soulever en une révolution sanglante; c’est le seul moyen réaliste. »

Assumons un instant que cela soit vrai. Si c’est vrai, alors notre seul espoir est de les vaincre par la force parce qu’« elles ne changeront jamais ». Nous avons une formule pour créer du changement quand il y a un·e méchant·e. Elle est dans tous les films, pas seulement dans Popeye. On la trouve dans Batman, dans Le Roi Lion. Elle se trouve dans à peu près tous les films d’action que vous avez pu voir. Elle est dans La Guerre des étoiles. Vous tuez Dark Vador, vous tuez l’empereur, vous détruisez le mal.

Dans la réalité, ce seul espoir est irréalisable. Si cela se résume à un concours de force, qui a le plus de force ? Qui a le plus de puissance militaire ? Est-ce nous les hippies et les pacifistes ? Ou est-ce le complexe militaro-pharmaceutico-medico-financier-pénitencier-educationnel-ONG-industriel ? Elles/eux ont les fusils, l’argent, les systèmes de surveillance, la police, le contrôle des médias. Donc, si cela se résume à un concours de force, elles/eux vont gagner. Même si on parle de la force de la propagande et de la force du récit et que nous essayons d’initier la rage et l’indignation des opprimé·es contre elles/eux, devinez quoi ? Elles/eux sont encore plus à même de manipuler les récits et à vous faire apparaître comme les méchant·es car ce sont elles/eux qui contrôlent les médias. C’est ce qu’elles/eux sont en train de faire, en créant des récits qui se répandent mieux et dont l’influence est plus puissante, qui ont derrière eux davantage de services de relation presse et de publicité, et davantage d’argent que les vôtres.

La domination est donc une recette pour échouer, à moins que vous ne deveniez tellement bon·nes en technologie guerrière que vous parvenez à les faire tomber. Il faut être sacrément bon dans l’exercice du pouvoir pour vaincre le complexe militaro-industriel à son propre jeu. Donc vous avez battu les méchant·es et maintenant vous êtes au pouvoir. Est-ce que la bataille est finie à présent ? Non. Il y a encore des méchant·es dans le monde. Et pour vaincre les méchant·es, vous devez consolider votre propre pouvoir et l’étendre pour, bien entendu, protéger le monde du mal. Il est bon de le faire car vous êtes la·le gentil·le. Vous savez que c’est vrai. La guerre contre le mal était basée là-dessus. Donc, étant identifié·e comme gentil·le, vous recherchez encore plus de pouvoir. George Orwell l’a très clairement décrit dans 1984 : le but du parti est le pouvoir. La justification en est qu’il va créer un monde parfait, et pour ce faire, il doit disposer du pouvoir absolu. Qu’est-ce que le pouvoir ? Le pouvoir est la capacité de faire souffrir les autres. Donc vous devenez vous-même maléfique.

Le scénario le plus probable est que vous perdez le combat contre les puissant·es. Et c’est pourquoi tellement de militant·es sombrent dans le désespoir. Le désespoir fait partie intégrante du paradigme du combat. Sur un certain plan c’est parce que nous savons que les puissant·es sont trop fort·es pour que nous puissions gagner. En dessous se trouve une sorte de futilité : si nous gagnons, ce sera pareil. L’écrivain de science-fiction Phillip K. Dick l’a très bien énoncé dans Valis : « Combattre l’empire revient à être infecté de la même folie. C’est un paradoxe. Quiconque vainc un fragment de l’empire devient l’empire. Il se propage comme un virus, impose sa forme à ses ennemis. Ainsi il devient ses ennemis. » Si vous partez en guerre contre la guerre, si vous partez en guerre contre l’empire, vous êtes devenus une part de l’empire. George Orwell l’a également illustré quand le personnage principal, Winston, se fait recruter dans la résistance. C’est un piège mais il pense avoir été recruté dans la résistance. Et on lui demande, en gros, jusqu’où il est prêt à aller pour renverser le Parti, avec des questions comme, « Serais-tu prêt à faire n’importe quoi ? Serais-tu prêt à commettre un sabotage ? Serais-tu prêt à commettre des meurtres de masse pour renverser le Parti ? Serais-tu prêt à jeter de l’acide au visage d’un enfant ? ». Et il répond oui, se révélant ainsi identique au Parti : tout faire pour obtenir le pouvoir. Tout faire pour vaincre le mal.

La menace du pacifiste

Envisagez la proposition suivante comme un principe général : dans tout combat – et les échanges politiques sont devenus un combat – la résolution réside dans les choses que le combat dissimule, les choses sur lesquelles les deux bords s’accordent sans le savoir et les questions qu’aucun des deux ne pose. Par exemple dans le cas de l’immigration, un bord dit : « L’immigration nous cause du tort, ils enfreignent nos lois, refusons leur d’entrer. » L’autre bord dit : « Espèce de bigots infâmes et ignorants, cette nation s’est construite avec des immigrants. Il est inhumain d’entretenir des systèmes de détention et de séparer les familles. Nous devrions accueillir les masses malheureuses du monde entier. » Personne, du moins dans les médias mainstream, ne demande pourquoi, pour commencer, y a-t-il autant d’immigrant·es. Qu’est-ce qui a rendu la vie au Guatemala, en Honduras, au Nicaragua, au Salvador et ainsi de suite, si intolérable que les gens sont prêts à risquer leur vie et celles de leurs enfants, à quitter leur foyer et leur famille, pour un futur complètement incertain ? Que faudrait-il pour que vous fassiez de même ?

C’est une question inconfortable. Tout d’abord car elle nous demande de sortir du paradigme familier de résolution des problèmes. Pour la droite, vous ne pouvez plus faire des reproches au mauvais immigrant·es. Pour la gauche, vous ne pouvez plus maintenir le récit de victimes malheureuses de quelqu’un·e d’autre qui peuvent trouver le salut en Amérique, Pays des Libertés. Ceci car une enquête un peu poussée révélera que nous-mêmes, les Etats-Unis, sommes la cause de la plupart des déboires en Amérique Latine et ailleurs. Le soutien américain aux coups d’état militaires, aux juntes, aux commandos de la mort, à la guerre contre la drogue, l’austérité néolibérale et les politiques de libre échange ont rendu la vie invivable dans un bon nombre d’endroits.

Comme le dit l’adage, quand tout ce que vous avez est un marteau, tout ressemble à un clou. Vous cherchez des clous et vous commencez à prendre pour des clous plein de choses qui n’en sont pas, parce que c’est votre outil. Quand vous disposez des outils de la guerre, vous cherchez un·e ennemi·e. Si vous n’en trouvez aucun·e, c’est inconfortable car nous ne savons plus que faire. Et c’est d’autant plus vrai quand, comme dans le cas de l’immigration, le·la fautif·ve, la cause du problème nous inclut nous-même.

Si vous êtes pacifiste ou pacificateur·rice, vous vous rendrez peut-être compte que vous provoquez beaucoup d’hostilité de part et d’autre d’un conflit. Celles et ceux qui tirent leur identité du fait d’appartenir à l’Équipe du Bien en guerre contre l’Équipe du Mal, ont besoin de l’Équipe du Mal. Elles/eux ont besoin de l’autre bord. Elles/eux sont comme deux cartes à jouer qui s’appuient l’une sur l’autre et se soutiennent mutuellement. Quand le « mal » est ôté, il surgit une crise, une sorte de vertige politique, et un élan désespéré pour trouver un·e nouveau·lle méchant·e. C’est ainsi qu’ont surgi les tentatives affolées après la défaite de l’Union Soviétique de reconstruire le mal dans des concepts comme ‘L’Axe du Mal », « l’Etat Islamique », le « clash des civilisations » et autres, en diabolisant l’Iran, la Russie et la Chine. L’Équipe du Bien a besoin de l’Équipe du Mal pour valider son identité. La·e pacifique, en mettant au défi les deux bords, soulève plus d’hostilité que l’ennemi. Les pacifistes sont plus détesté·es que l’ennemi·e.

Les fondations d’un récit de paix

Comme le montrent les exemples ci-dessus, la pensée guerrière imprègne la civilisation contemporaine. Elle va jusqu’à affecter la cosmologie, la physique et la biologie avec l’idée du gène de l’égoïsme, mettant en place une vision de la nature comme la guerre de tout contre tous, ainsi que le formulait Rudolf Steiner. J’ajouterais que tout ceci est de la science obsolète. Nous commençons à comprendre, grâce aux recherches sur l’émergence et les systèmes auto-organisés, que l’on trouve partout dans la nature, que le monde tend en fait vers l’ordre, vers la beauté, comme si une intelligence se trouvait au sein de toute chose, et ne tendait pas vers le désordre comme semble l’impliquer la Deuxième Loi de la Thermodynamique. De même, le gène de l’égoïsme est de la biologie obsolète. Notre conception actuelle a intégré la symbiose, la coopération, la fusion d’individus dans des ensembles plus larges, qui évoluent vers plus de complexité. C’est ainsi que la biologie fonctionne.
L’émergence de la pensée systémique en biologie fait partie d’un récit de paix. La nature n’est pas une gigantesque guerre de tout·es contre tout·es. La coopération et la symbiose sont des principes évolutifs primordiaux.

Bien, donc quelle est la fondation d’un récit de paix ? Si, comme je l’ai dit précédemment, l’essence de la guerre est la réduction – la réduction de l’univers à un objet, de la vie à une chose, des autres à un·e ennemi·e – la simplification de la complexité afin qu’il y ait quelque chose à combattre – alors, si nous voulons construire un récit de paix, le premier pilier fondamental serait la pensée holistique. La pensée holistique comprend que tout est intimement relié à tout le reste. Que tout fait partie de tout le reste. Qu’exister c’est être en relation. Que nous ne sommes pas des individus séparés, mais que nous sommes interdépendants, à la fois sur le plan concret et sur le plan existentiel. Que nous sommes « inter-existants ». Par conséquent, tout ce que nous percevons comme un·e ennemi·e fait partie d’une constellation de relations qui nous inclut nous-même. Pour utiliser un terme bouddhiste, la base d’un récit de paix est l’inter-être : un soi connecté dans un univers vivant et interdépendant, par opposition à un individu séparé dans un monde composé d’autres.

En partant de cette conception fondamentale, on cherche à comprendre la constellation de relations – le premier pilier d’un récit de paix. Et donc si vous avez souvent mal à la gorge, vous allez chercher à comprendre : « De quelle manière la bactérie fait-elle partie de l’écologie de mon corps ? » De fait, un microbiome sain sur les muqueuses de la gorge inclut des bactéries amies qui sécrètent des substances qui suppriment la bactérie pathogène. Tuer le streptocoque mettra fin à cette période de maladie, mais cela tuera aussi les bactéries amies, ce qui vous rendra plus vulnérable. Ceci est l’exemple même du principe général : la guerre crée les conditions de la guerre. Quand vous enfermez les criminel·les et que vous détruisez les familles et les communautés, vous créez les conditions pour engendrer davantage de criminalité.

En regardant à travers une lentille holistique, la lentille de l’interdépendance et des interrelations, l’état de base qui engendre toutes les choses contre lesquelles nous nous battons devient apparent. Cela ne veut pas dire qu’il n’y ait jamais d’occasion de se battre. Cela ne veut pas dire de ne jamais s’enfuir devant un cambrioleur ou de ne jamais se servir d’antibiotiques. Vous pouvez savoir intellectuellement que cette personne s’apprête à faire du mal à votre enfant parce qu’il a subi des traumatismes dans sa propre enfance, mais dans l’instant, cela ne vous aide pas beaucoup, et la seule réponse que vous voyez est d’intervenir et d’utiliser la force. Le problème survient quand nous adoptons le combat comme stratégie par défaut parce que nous sommes tellement habitué·es à voir le monde en terme de lutte entre bien et mal. Et le combat devient la réponse par défaut, le réflexe.

Le pilier de la compassion

Quand nous comprenons quelles conditions génèrent le comportement que nous combattons, d’autres options se présentent, et en l’occurence l’option de changer ces conditions. Cela mène au deuxième pilier, que je nommerai celui de la compassion. Qu’est-ce que la compassion ? Il ne s’agit pas de l’action d’une personne supérieure qui soutient ou fait preuve de sympathie avec condescendance et indulgence à une personne inférieure. La compassion est simplement le fait de ressentir ce que cela fait d’être quelqu’un·e d’autre. C’est l’expérience de s’identifier à quelqu’un·e d’autre et de comprendre ce que signifie être cette personne. Elle provient de la question : qu’est-ce que cela fait d’être toi ? Quelles conditions ont façonné qui tu es ? Et comment puis-je participer à la transformation de ces conditions ?

Pour la plupart de celles et ceux qui grandissent dans cette société, voir ces conditions implique une déprogrammation : une déprogrammation de la condamnation, du « De quelle côté êtes-vous ? » Du jugement, au sens de « Si j’étais vous, je n’aurais pas fait ça. Je suis meilleur que vous ». Ou bien je suis pire que vous. En général, c’est : Je suis meilleur que vous.

J’ai soulevé un jour ces points auprès d’une collègue, en prenant pour exemple la manière dont les jeunes des quartiers urbains sont diabolisés comme de la « racaille » en toute ignorance de leurs conditions sociales et économiques. Elle était complètement d’accord que l’on ne pouvait pas vraiment d’un point de vue moral leur reprocher leur comportement. Mais, ajouta-t-elle, cela n’était pas vrai des suprémacistes blancs. Elle dit : « Je peux comprendre pourquoi un enfant noir qui a grandi dans un ghetto se tourne vers la criminalité quand il n’a aucune autre opportunité économique et qu’il souffre de traumatisme inter-générationnel. Mais ces suprémacistes blancs n’ont aucune excuse. Regarde-les ces types avec leur ventre qui pendouille hors de leur ceinture, avec leur T-shirt et leur casquette. L’image même du sentiment que tout leur est dû. Ils n’ont aucune excuse pour leur manière d’être. »

N’est-il pas vrai que nous n’attendons qu’une occasion de détester quelqu’un·e ? Voilà l’ennemi·e ! Voilà quelqu’un·e sur lequel nous pouvons vraiment laisser libre cours à toute notre rage oh-combien justifiée. C’est bon, n’est-ce pas, de savoir que l’on est du bon côté du bien. C’est bon de laisser libre cours à notre haine.e.
Ce ressenti est l’indice qu’un besoin psychologique ou émotionnel est à l’œuvre. En fin de compte, il provient d’une blessure de rejet de soi.

Il y a quelques années se produisit une émeute entre gangs de bikers. Des gangs rivaux se sont retrouvés et ont commencé à se tabasser dans un parking. La police est arrivée et ils ont commencé à tabasser la police aussi. Ce fut une émeute affreusement violente. J’en ai entendu parler dans un article du magazine Salon qui montrait des photos des hommes impliqués dans cet incident. Bien entendu ils sont choisi les photos les moins flatteuses et les plus à même de susciter le mépris. Et le sous-titre aurait pu être : Voici quelqu’un que vous pouvez détester. Voici le méchant. Bien entendu, à chaque fois qu’un article sort sur Donald Trump ou quelqu’un du camp adverse, on choisit aussi une photo peu flatteuse. Les deux côtés procèdent de la même manière. Cela fait partie de la stratégie guerrière de déshumanisation. Pour ma part, quand je regarde ces photos je pense: « Il était une fois, chacun de ces hommes était un mignon petit bébé. Des petits trésors. Que t’est-il arrivé mon frère ? » Je regarde plus profondément et parfois j’aperçois un enfant blessé et apeuré, dérouté par la brutalité du monde. Cela engendre une autre forme de solidarité que celle de la guerre. Nous n’avons plus besoin d’un·e ennemi·e commun·e pour nous rassembler.

La compassion est l’opposé de la déshumanisation dont dépendent les récits de guerre. La déshumanisation est un récit simplificateur qui est à l’opposé de l’aspect holistique de l’inter-être. L’habitude consiste par exemple, quand on s’attaque au racisme, à accuser les attitudes individuelles des personnes méchantes – les racistes. Le racisme est bien causé par les racistes, non ? Ou bien se pourrait-il que les racistes soient un symptôme du racisme et non une cause, et que les déshumaniser ne fasse que renforcer le modèle psychologique de base du racisme ? Le racisme est une déshumanisation, et il ne sera pas résolu en déshumanisant les racistes. Pour sûr cela peut être agréable, vous avez le privilège d’être du côté du Bien. Mais est-ce cela que vous voulez promouvoir ? Ou bien voulez-vous promouvoir la guérison du racisme ?

Sacrifier la victoire

Je sens que la guérison de la Terre, que nous voulons tou·es passionnément, va demander un sacrifice. Nous allons devoir sacrifier l’identité d’appartenir au côté qui a raison d’un point de vue moral et éthique. Quasiment chaque personne s’imagine en être. Pour que les choses changent, il y a un sacré paquet de lâcher prise à faire. Mais seulement pour l’autre bord, non ? Êtes-vous prêt·e à être aussi peu attaché·e à votre rectitude que ce que vous vous aimeriez voir chez l’autre ? A quel point êtes vous différent·e ?

Le troisième pilier d’un récit de paix est d’en finir avec la guerre intérieure et de développer un récit de paix à l’intérieur de soi. Il s’agit de guérir la blessure de rejet de soi, et d’effacer ainsi le moteur psychique de la guerre – la division du monde entre nous et eux, le bien et le mal, moi le bon et eux les méchants. Le meilleur moyen et le plus facile pour établir son identité comme quelqu’un de bien (et satisfaire le besoin d’acceptation de soi) est de la placer en opposition à des gens mauvais. Alors, êtes-vous prêt·e à abandonner cette envie ? Êtes-vous prêt·e à abandonner le fait d’avoir eu raison depuis le début ?

Jusqu’à quel point la paix vous importe-t-elle ? Il est dit que l’on ne peut servir deux maîtres. Temporairement, c’est possible; vous pouvez servir la paix et dans le même temps obtenir l’approbation d’un groupe de personnes dans le vent. Vous pouvez servir la paix et dans le même temps alimenter votre identité de ‘bonne’ personne. Vous pouvez servir la paix et dans le même temps nourrir votre but d’être entendu·e, d’être vu·e, d’être reconnu·e, d’être vu·e comme une chef·fe, de vous croire être de bonne moralité. Vous pouvez servir les deux un certain temps, mais à un moment, la générosité de l’univers est telle que vous atteindrez un point où vous devrez décider ce que vous servez réellement, et là vous devrez faire un sacrifice. Cela peut être une pilule difficile à avaler.

Comprenez bien que je ne suis pas un moraliste en train de vous exhorter à abandonner la haine et la colère. Je ne suis pas l’homme blanc privilégié qui implore celles et ceux qu’il a oppressé de ne pas être en colère contre lui. Il ne s’agit pas de diaboliser la colère ou la haine. Simplement, l’énergie de la colère est neutralisée quand elle est orientée vers des symptômes plutôt que vers des causes.  Et la haine est fondée sur un mauvais diagnostic des causes. Les deux mènent à la vengeance, à la défaite ou à la guerre sans fin.

La tentation de partir en guerre est partout. Vous êtes peut-être préoccupé·e par les graines OGM et par Monsanto – maintenant Bayer – qui répand résolument ses OGMs dans le monde entier; détruisant ainsi l’agriculture paysanne, corrompant des gouvernements entiers, instituant la prochaine itération de l’agriculture industrielle, posant des brevets sur des graines et variétés développées par les cultures indigènes, etc. OK, il faut que cela cesse. Comment allons-nous faire ? Et bien dans la mentalité guerrière, la première étape est d’identifier le·la méchant·e. C’est facile – ce sont les dirigeants de Monsanto. Pourquoi font-ils cela ? Comment peuvent-ils faire ça ? Si j’étais à leur place, je n’agirais jamais comme ça, n’est-ce pas ? Je ne prendrais pas ces décisions. Si j’étais dirigeante d’une entreprise de fracturation hydraulique, je ne détruirais ni ne polluerais le circuit de l’eau de cette manière. Tout ça pour quoi ? Pour ma propre cupidité ? Je n’arrive pas à faire confiance à ces gens. Suscitons de la haine. Détrônons ces enculé·es. Voilà la stratégie.

Imaginez que vous soyez un dirigeant de Monsanto et que vous entendiez parler de combien vous êtes cupide, horrible, et vous pensez, « Je promène le chien de mes voisins quand ils sont en vacances. Je travaille très dur. Mes collègues me respectent. Je fais progresser la science pour nourrir ceux qui ont faim. » Ou bien prenons une dirigeante dans la fracturation hydraulique, et son histoire parle de l’indépendance énergétique des Etats Unis. Dans leurs récits, ce sont eux et elles les bon·ne·s, et en les diabolisant vous avez l’air ridicule. En fait, vous vous proposez comme le.la méchant·e par la manière dont vous les voyez et dont vous entrez en relation avec eux et elles.

Quelle alternative existe-t-il ? Plus haut, j’ai décrit deux possibilités : ou bien vous êtes vaincu·es par le complexe militaro-industriel, ou bien vous les battez et vous devenez le nouveau complexe. Quelle alternative existe-t-il ?

L’alternative provient d’un tout autre espace : l’inter-être. Elle commence par demander : Pourquoi ? Pourquoi est-il si cupide, ou pourquoi est-elle pour la fracturation hydraulique, ou pourquoi est-il si violent, ou pourquoi ces gens – vous savez de qui je parle – sont pour ceci ou contre cela ? Quel récit alimente leur système de croyance et quel état d’être résonne avec ce récit ? Comment font-elles·ils l’expérience de la vie ? On commence par examiner tout ce que nous jugeons comme des symptômes. On demande par exemple: d’où provient la cupidité ? Cette question ouvre la voie à de nouvelles compréhensions et à de nouvelles possibilités de transformation. On pourrait découvrir qu’il s’agit d’un autre de ces symptômes, comme l’était le streptocoque. C’est le symptôme d’une expérience de manque. C’est une faim qui ne peut jamais être assouvie par les objets offerts pour la nourrir. Si quelqu’un·e est coupé·e de toute communauté, coupé·e de la nature, coupé·e de sens dans sa vie, il ou elle va avoir faim de ces choses. Mais ce qui est offert en remplacement est l’argent, le prestige, les possessions, le pouvoir. Ce sont des substituts que la société contemporaine offre de manière criante.

Un récit est une invitation

Si vous pouvez regarder la personne que vous appelez ennemie et voir en elle qu’en fait, elle désire la même chose que vous, et que ce que tout le monde désire – contribuer par leurs dons à un monde plus beau, être généreux·se, appartenir, connaître et être connu·e, aimer et être aimé·e, et servir un but qui les dépasse – si vous parvenez à voir ces aspects, vous pourrez vous adresser à eux, et vous pourrez leur tendre une invitation.

Une de mes devises est que l’histoire que nous soutenons à propos d’une personne est une invitation à ce qu’elle rentre dans cette histoire. Ecoutez l’histoire de Julio Diaz. Ça se passe à New York et cet homme,- qui était peut-être d’origine Portoicaine, je ne me souviens plus – prend tous les jours le métro pour rentrer chez lui. Chaque fois il descend à l’arrêt précédent pour s’acheter un burrito à son endroit préféré avant de poursuivre à pied jusque chez lui. Un beau jour, il descend, et sur le chemin du restaurant, un agresseur le menace de son couteau. « Donne-moi ton portefeuille! » OK. Il lui donne son portefeuille, puis lui dit : « Hé petit, il fait froid. Est-ce que tu veux aussi ma veste ? » Et l’agresseur – que peut-il dire ? Un peu perplexe, celui-ci répond: « Oui, je veux bien. » Julio lui donne sa veste et dit, « Hé, j’étais sur le point d’aller chercher un burrito. C’est vraiment un super endroit pour les burritos. Tu veux venir avec moi ? » Que peut-il répondre? Il le suit. Et les voilà au comptoir en train de commander leurs burritos et Julio dit « Tu sais, je t’inviterais bien mais c’est toi qui a mon portefeuille. Tu peux me le rendre ? » L’autre lui donne son portefeuille. Puis Julio dit « Et donne moi le couteau aussi. » L’agresseur lui donne son couteau.

Tout ceci aurait été impossible si Julio n’avait vu dans cet adolescent qu’un sale type. Mais il a pu, même avec un couteau sous le nez, voir autre chose. Il a soutenu l’adolescent agresseur dans l’histoire de, qui sait, « un jeune homme au bon cœur en difficulté », avec tellement de conviction que l’agresseur n’a pas pu résister. Voilà le pouvoir des histoires que nous soutenons à propos des autres. Elles peuvent créer des miracles. Maintenant je n’offre pas cela comme une formule. Si quelqu’un vous menace d’un couteau, vous ne pouvez pas imiter les mots ou la tactique de Julio, à moins que vous voyiez réellement dans votre assaillant·e, dans votre ennemi·e, quelque chose qui vous permet de parler à partir d’une autre histoire. Cela ne peut être une simple idéologie spirituelle, il faut vraiment le voir. Conditionné·es que nous sommes à des versions déshumanisées des ennemi·es, qu’ils soient agresseurs ou dirigeants d’entreprises. il se peut que nous ayons du mal à voir autre chose, mais avec de l’entraînement nous pouvons apprendre à le faire. L’entraînement consiste à le chercher. Pour le voir, il faut le chercher. Pour le voir, il faut avoir la bonne volonté de laisser tomber le bénéfice que l’on retire de tenir les autres pour des ennemi·es ou pour moins quelque chose; moins droits, moins valables, moins beaux·belles, ou moins conscient·es que nous. Moins éclairé·es que nous. Moins spirituel·les que nous. Moins éthiques que nous. Il faut avoir la bonne volonté de lâcher ces jugements, parce que tant que l’on y tient, on invite l’ennemi·e à être ces jugements.

Les jugements sont un nuage, un nuage qui déforme et réduit les gens aux images des jugements et leur laisse peu d’opportunités d’invitation à être autre chose. Il faut donc avoir la bonne volonté de les abandonner. Comment faire ? Est-ce un combat contre soi-même ? Est-ce un effort de volonté ? Non. La possibilité de les abandonner provient de la compréhension de l’origine de ces jugements. Pourquoi avons-nous tant besoin de nous définir comme les bonnes personnes ? Cela provient, je l’ai dit, d’une blessure de rejet de soi. La blessure de rejet de soi est aussi un produit de la pensé guerrière, qui dit que quelque chose cloche chez vous, que la vertu provient d’une conquête de soi. Elle fait partie intégrante de l’éducation scolaire, de la manière dont les parents élèvent les enfants, de la religion. Elle est omniprésente dans notre culture. Si vous êtes parent·e, chaque fois que vous regardez votre enfant avec condescendance ou dégoût et que vous dites : « Pourquoi as-tu fait ça ? Comment as-tu pu faire ça ? » Vous transmettez : « Tu es mauvais. » Il ne s’agit pas simplement des mots, mais aussi de l’énergie qu’il y a derrière. « Pourquoi as-tu fais ça ? » est rarement une question sincère. Généralement c’est une condamnation déguisée. Si vous posez une question sincère, là vous feriez progresser la chose. Pourquoi as-tu fait ça ? S’il-te-plaît aide moi à comprendre, parce que je sais qui tu es, un être divin. Aide-moi à comprendre, dirigeant de Monsanto. Aide-moi à comprendre, Donald Trump. Ce n’est peut-être pas à cette personne spécialement que vous posez la question, mais c’est l’idée. C’est le moyen de chercher ce que Julio Diaz a réussi à voir, afin que vous puissiez l’inviter à s’exprimer.

Mots de paix et histoires de solidarité

Voici donc quelques uns des fondations et des piliers d’un récit de paix. Les briques, les composantes sont les histoires qui suscitent la compréhension. Elles peuvent être des histoires qui aident les gens à comprendre ce que cela fait d’être un·e immigrant·e, ce que cela fait d’être un·e raciste, ce que cela fait d’être un·e cadre d’entreprise, ou ce que cela fait de vivre dans un ghetto. Tant de nos postures politiques seraient intenables si nous savions réellement ce que cela fait d’être quelqu’un·e d’autre.

Ces histoires doivent être présentées de manière à être entendues. Elles sont plus difficiles à entendre si je les présente avec l’intention dissimulée de vous voir honteuse·x ou humilié·e. L’objectif n’est pas de matraquer leur conscience avec tout le mal qu’ils ou elles ont causé. C’est une autre forme de guerre. Au lieu de cela, je peux présenter l’histoire et vous faire confiance pour que vous fassiez les connexions. Quand cela se produit, une honte véritable peut surgir, mais pas une honte sous contrainte. La honte véritable est l’effondrement d’une image de soi. Elle se dissout et les liens chimiques, les liens chimiques psychiques qui la faisait se maintenir, génèrent de la chaleur et votre visage s’empourpre. Une énergie qui était retenue pour défendre et maintenir une image de soi est libérée, et vous ressentez une légèreté et obtenez une vision plus claire. Pour traverser ce processus complètement, il est bon de savoir que l’on est aimé·e. C’est un processus de vulnérabilité extrême, et personne ne le traversera en entier à moins de se sentir en sécurité. Sinon il ou elle pourrait se retrancher dans la défensive.

C’est pourquoi ces histoires – les briques d’un récit de paix, les briques de la solidarité qui ne nécessitent pas d’ennemi·e – sont bien plus puissantes quand elles sont présentées et soutenues de manière que les personnes se sentent en sécurité en les écoutant. Elles doivent ressentir que vous n’essayez pas de les attaquer, que vous leur faites confiance, que vous faites confiance à leur bonté naturelle. Vous avez confiance. Vous prenez la posture de « Je sais que c’est difficile de vivre cette humiliation. Je suis là pour toi, mon frère, ma sœur. Je suis là pour toi. Nous sommes dans le même bateau. »

Voilà un récit de paix. Nous sommes dans le même bateau.

Une autre composante de la construction d’un récit de paix se situe dans nos mots et la façon de les utiliser. De nombreux aspects de l’anglais (NDT: du français aussi) suggèrent et facilitent, subtilement ou moins subtilement, la déshumanisation et la pensée guerrière. Prenez par exemple le mot « inexcusable ». Que veut-on dire exactement par inexcusable ? Quelque chose comme : Certains mauvaises actions ont une excuse, elles sont justifiées (justifiable est un autre mot du même genre). Et certaines actions n’ont aucune excuse. Et si elles n’ont aucune excuse, vous l’avez fait uniquement parce que vous êtes quelqu’un de mauvais. Des mots pareils insinuent l’idéologie de la guerre dans notre langue. Cela est vrai même si vous balancez des épithètes comme cupide, inexcusable, injustifiable, mauvais·e ou immoral·le vers les bellicistes. Ce faisant, vous devenez l’un·e d’eux·elles.

L’idée ici n’est pas de nous ériger en police du langage. Changer les mots que nous utilisons ne suffit pas. Comme le sait quiconque a étudié la Communication Non Violente, la formule de la CNV peut être utilisée de manière très violente. Tout dépend de l’intention qu’il y a derrière. Je ne suis pas un agent de la police des mots qui étendrait sa patrouille à tous ces mots qui pourraient humilier ou déshumaniser quelqu’un. J’attire l’attention sur ces mots pour éclairer les perceptions et les assomptions qu’ils recèlent. Notre usage de ces mots peut nous alerter sur les endroits où nous portons la pensée guerrière en nous-même.

Ensuite, plutôt que de partir en guerre contre notre propre mentalité de guerre, nous pouvons regarder sous ce symptôme et se pencher sur les blessures. Ce sont les blessures de rejet de soi, d’aliénation, de coupure de la communauté, de la nature et de la participation intime au monde de la matière. Elles sont apparues par l’intermédiaire de toutes sortes de traumatismes, certains évidents, certains normalisés dans les sociétés modernes et donc invisibles. Quand on commence à les guérir, et que nous ne voyons plus au travers des lunettes de la ‘bonne’ personne face aux sales gens, de nous contre elle ou eux, du bien contre le mal, du juste contre le faux, alors utiliser ces mots ne nous satisfait plus. Ils sonnent comme des mensonges. Ils ne sont plus cohérents avec qui l’on est et qui l’on veut devenir.

Voici donc certaines des briques à placer au dessus des fondations et de piliers d’un récit de paix. Elles incarnent la paix dans nos mots et dans des histoires qui suscitent la compréhension, qui incitent les gens à se demander, ou à considérer, « Qu’est-ce que cela fait d’être vous ? » Quelles sont les conditions qui génèrent les choses qui abîment autant le monde ? Auxquelles il est si difficile d’assister ? La pensée de guerre maintient ces conditions en place. Elle maintient le statu quo en détournant le chagrin, la douleur et la rage que provoque l’injustice sur un objet secondaire appelé l’ennemi. Voici des choses qui font mal. Les violences policières, les incarcérations massives, l’assèchement des zones marécageuses, quoique ce soit, voilà des choses qui font mal. La pensée guerrière prend cette énergie qui pourrait être utilisée à guérir et la détourne vers un bouc émissaire, si bien que nous combattons éternellement les symptômes, tout en ignorant ou en aggravant la cause. Ne mordons pas à l’hameçon. Prenons la guérison du monde au sérieux.

Un monde plus beau

Au delà des fondations, des piliers et des briques d’un récit de paix, nous pouvons aussi parler de sa structure, de son architecture. J’appelle cela un  récit-du-monde, le monde dont je parle quand je dis « Nos cœurs savent qu’un monde plus beau est possible » (NDT: titre d’un des livres de l’auteur), et dans lequel nous invitons les gens. C’est un monde où chacun·e a sa place, où la valeur de chacun·e est reconnue, où chacun·e est bienvenu, où on sait que chacun·e a un cadeau essentiel à apporter pour créer un monde encore plus riche. Et personne n’est laissé·e de côté. Comme avec Julio Diaz, pour parler de ce monde de manière convaincante, il faut l’avoir vu de ses yeux. Le récit que nous avons à propos du monde est une invitation présentée au monde pour qu’il rentre également dans ce récit. Il faut l’avoir vu. Et je crois que tout le monde dans cette pièce l’a vu. Vous avez eu un aperçu de ce que le monde pourrait être, d’un monde paisible. Vous avez vu que cela ne fonctionne pas non plus pour les élites au pouvoir, cela ne fonctionne pas pour les responsables, les chef·es militaires, les politicien·es, les chef·fes d’entreprise. Vous pourriez vous rendre compte qu’une partie d’entre eux·elles est prête à faire le choix courageux d’abandonner quelque chose qui leur était précieux, quelque chose dont ils réalisent qu’il n’était pas aussi précieux que ça finalement.

Nous voici donc ayant aperçu une fois ou plusieurs fois le monde que nous savons possible. Et si vous êtes comme moi, nous ne savons pas comment nous y rendre. Le mental dit que ce n’est pas possible à cause du : C’est quoi le plan ? Le mental est immergé dans – je l’ai appelé la pensée guerrière, mais c’est plus profond que cela – une causalité basée sur la force. Comment allez-vous le faire advenir ? C’est une variation plus subtile de la pensée guerrière. Comment allez-vous le faire advenir ? Comment allez-vous exercer une force sur une masse ? Ceci est de la physique Newtonienne, une autre partie du vieux récit de séparation. Et bien, nous ne savons pas comment nous allons le faire advenir. Nous n’avons ni assez de force, ni assez d’information pour le réaliser. Si cela ne dépend pas que de notre propre force, il va nous falloir faire confiance à quelque chose d’autre. Nous allons devoir avoir confiance qu’il existe une intelligence dans le monde plus grande que nous-mêmes, qu’il existe une tendance ou une volonté organique vers l’organisation, la beauté et la complexité qui est d’un mystère insondable. Par conséquent, nous n’avons pas besoin de savoir comment cela va advenir, et nous n’avons pas besoin de combattre le monde pour le faire advenir.

Plutôt, commençons par écouter. Quel est mon rôle ? Comment vais-je être utilisé·e ? Où dois-je être et quelle est la tâche qui me revient ? Qu’est-ce qui appelle mon attention ? Et de cet endroit, nous devenons peut-être capable de raconter le récit du monde, de raconter cette invitation, ou peut-être la portons-nous simplement en nous et agissons depuis une reconnaissance profondément ancrée de sa réalité. Dans ce genre de rassemblement, nous nous rappelons les un·es les autres que le fait de savoir qu’un monde plus beau est possible est un véritable savoir – parce que vous ne seriez pas ici si vous ne l’aviez pas vu vous aussi. Le fait même que ce rassemblement existe stimule mon optimisme. Cela me rappelle que je ne suis pas fou. Sinon, vous ne seriez pas ici et vous ne seriez pas resté·es écouter toutes ces paroles. Même si vous êtes venu·es avec des tonnes de scepticisme et de désespoir, vous êtes ici. Vous avez encore de l’espoir. La vie ne meurt jamais. Les choses vivantes meurent, mais la vie elle-même aspire toujours à plus de vie. Merci de porter cette pièce du puzzle, cette lueur d’un monde plus beau en vous, afin que nous puissions tisser tout autour un récit de paix. Oui. Merci infiniment.

4 Comment

  1. Alexandre says: Répondre

    Merci de tout coeur pour cette traduction.

    Cette position est très intéressante car d’une part les tentatives habituelles inscrites dans le « récit guerrier » pour rendre le monde meilleur ou tout simplement habitable révèlent chaque jour qui passe leur « défaite » et d’autre part parce qu’intuitivement la compassion vers autrui et vers soi même semble être la voie la plus adéquate pour établir tout lien nécessaire à une résolution.
    Je trouve néanmoins que l’auteur s’attarde davantage à nous convaincre de nous débarrasser de notre idéologie du récit guerrier plutôt que nous donner tous les outils pour « construire un récit de paix ». Mais c’est probablement pas là qu’il faut commencer !

    1. Marianne says: Répondre

      Charles parle de l’action dans son dernier article, si l’anglais ne vous rebute pas : https://charleseisenstein.org/essays/the-amazon-how-do-we-heal-a-burning-heart/

  2. Alexandre says: Répondre

    Merci de faire connaître cette pensée fort intéressante.
    Les coquilles trouvées :

    1) Sauf que les enfants eurent vent de ce projeter

    2) Dark Vador (VF) – Darth Vader (VO)

    3) et vous pourrez leur étendre une invitation.

    4) Puerto-Ricaine

    5) Voici donc quelqu’uns des fondations et des piliers

    6) Ils ne sont plus cohérents avec l’on est et qui l’on veut devenir.

    7) Le mental dit que ce n’est pas possible car, C’est quoi le plan ? Le mental est immergé dans –

    8) Nous allons devoir avoir confiance qu’il existe une intelligence dans le monde qui est plus grande nous nous-mêmes

    1. Marianne says: Répondre

      Merci Alexandre pour les coquilles. Elles sont énormes ! Il faudrait imprimer pour les détecter mieux, mais je saute cette étape (et je n’ai pas d’imprimante).

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